Compétition officielle - 16/05/2009 

Malik, détenu élu

Par Elisabeth Bouvet/ RFI

Entrée en lice du premier des quatre films français en lice pour la Palme d'or. C'est donc Jacques Audiard qui ouvre le bal avec la projection ce samedi d'Un Prophète. Avec ce film noir tourné dans le huis-clos d'une prison, les festivaliers ont eu la sensation d'entrer dans le vif du sujet. Soit dans la compétition.   

Jacques Audiard tourne sans précipitation, au rythme approximatif d'un film tous les quatre ans. Mais depuis Regarde les hommes tomber (1994), on guette chacun de ses films avec, plus le temps passe, une impatience redoublée. Et jamais déçue. Avec Un Prophète, l'antienne n'a pas perdu de sa vigueur, tout au contraire : elle a encore gagné en force. 

Film de genre, Un Prophète est un huis clos qui se passe presque totalement en centrale, depuis l'arrivée du jeune Malik, 19 ans et orphelin de la vie, jusqu'à sa sortie, un peu moins de six ans plus tard. Quand il franchit la porte de la prison, il ne sait ni lire ni écrire, et ne connaît personne, ni dedans ni dehors. Bref, un personnage parfaitement vierge, contrairement à son casier judiciaire. Découpé en chapitres, le film raconte la « naissance » de Malik, son évolution à la faveur des rencontres qu'il fera tout au long de son incarcération. Ce sont d'abord les Corses - clan mafieux qui règne en maître dans la taule - qui en échange de leur protection lui demande d'exécuter une balance, en l'occurrence une personne, la seule, qui aura d'emblée montrer un peu d'attention au jeune homme. « L'idée, c'est de sortir un peu moins con que quand on est entré » : cette phrase qu'aura eu le temps de lui dire sa victime avant de mourir sera désormais son idée fixe, sa raison d'être, son seul salut. Du reste, la scène du meurtre, particulièrement insupportable, surligne l'évidence : Malik n'est pas un psychopathe, juste un nouveau type de criminel qui ne roule que pour lui, entre séduction et froideur. Pas d'absolution cependant : par deux fois au moins, Malik s'entend dire que les taches de sang ne s'effacent pas.

Il aurait plutôt même une formidable aptitude à piger vite, à savoir observer, écouter et à se servir de toutes les opportunités, de toutes les expériences pour aller de l'avant. C'est d'abord les cours d'alphabétisation à l'école de la prison, puis l'apprentissage seul et en catimini de la langue corse que pratique entre eux les condamnés de l'île de beauté, etc... Son intelligence l'amène à se « jouer » de tous et à monter ses propres réseaux, tandis que les mafieux corses continuent à le considérer comme un larbin, « un Arabe qui pense avec ses couilles ». Même plongés dans un univers carcéral et donc fermé sur lui-même, on retrouve les thèmes chers à Jacques Audiard comme la transmission, la filiation. L'acteur Niels Arestrup qui jouait le père dans De battre mon cœur s'est arrêté (2005) campe d'ailleurs ici le parrain corse vieillissant qui « adopte » Malik et que ce dernier finira par laisser tomber, au nom des humiliations subies. Le parricide, autre leitmotiv récurrent dans les films du cinéaste français. 

D'ailleurs si Un Prophète renvoie aux films de genre - les classiques de José Giovanni, de Jacques Becker (Le trou, 1960)et même de Robert Bresson (Le condamné à mort, 1956) -, il s'en détache aussi par son aspect « trans-genre », selon l'expression même du réalisateur. Noir, le film l'est sans conteste mais il s'offre aussi des échappées vers la parabole religieuse (Malik vu comme une sorte d'élu avec, ici ou là, des références explicites aux épreuves endurées par le Christ ou à ses pouvoirs), le fantastique voire le poétique, notamment quand Malik s'entretient avec celui qu'il a buté et que l'on voit « revenir » à ses côtés pour lui parler : « Je voulais que le personnage ait une vie intérieure, un imaginaire », a déclaré Jacques Audiard qui a réussi, par ailleurs, le tour de force de s'écarter des clichés au point que même réaliste, son film n'a rien d'un documentaire sociologique ; il s'agit bien d'une fiction servie, comme souvent chez lui, par une bande-son remarquable qui nous emmène littéralement dans cette (fausse) prison construite (en dur) pour les besoins du film, et nous fait ressentir les sentiments des hommes qui y sont enfermés, de la peur, à la solitude en passant par la tristesse, la douleur de ceux qui savent qu'ils n'en sortiront pas autrement que les pieds devant. D'une sensorialité à fleur de peau, Un Prophète est servi en outre par une photographie, une image qui confèrent au film une puissance, une intensité proprement envoûtantes. 

Entré façon sans familles avec pour tout bagages un clope et un billet de cinquante euros, Malik (étonnant Tahar Rahim qui effectue là ses premiers pas devant une caméra) en sortant cinq ans plus tard se retrouve avec son neveu dans les bras (le fils d'un ex-détenu, décédé entre temps), la mère du petit à ses côtés et rien moins que trois grosses cylindrées noires sur les talons auxquelles, dans un geste emprunté au Parrain de Coppola, il demande de leur laisser un peu de champ... Franchement, ça en valait la peine !


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