Compétition officielle/Chine - 14/05/2009 

Pas gay la vie

Par Elisabeth Bouvet/ RFI

Projection ce jeudi du premier film en provenance d'Asie : Nuits d'ivresse printanière du Chinois Lou Ye. Tourné sous le manteau, en caméra quasi documentaire, il narre les amours clandestines de trois homosexuels

Avant même sa projection, on avait déjà tout entendu sur Nuits d'ivresse printanière. Qu'il avait été tourné sans l'assentiment des autorités chinoises, qu'il s'annonçait comme l'un des plus torrides de la Sélection officielle, bref qu'il ne manquerait pas de délier les langues. En réalité, et comme souvent du reste, le nouveau film de Lou Ye n'est pas exactement à la hauteur de sa réputation. Et c'est tant mieux. Car s'il a bel et bien été réalisé clandestinement et s'il s'agit bel et bien d'amours homosexuelles - ce que nous indique sans détours ni faux-semblants la presque toute première scène du film -, rien n'apparente Nuits d'ivresse printanière à la lignée des films chinois dits érotiques. Ou même sulfureux. 

Il n'y a même rien de spécialement anti-chinois à avoir réalisé ce film clandestinement, l'interdiction de tourner pendant cinq ans, qui a frappé Lou Ye suite à la projection d'Une jeunesse chinoise à Cannes en 2006, faisant même passer cette nécessité pour une exigence quasiment esthétique et morale : celle de faire coïncider la forme et le fond. Car si Lou Ye dépeint effectivement l'impossibilité pour un homme chinois de vivre ouvertement, librement son homosexualité, il n'épouse pas pour autant la cause homosexuelle. On pourrait même dire que la réussite du film - qui n'évite pas d'autres écueils, par ailleurs, comme une certaine longueur - tient précisément dans cette manière digressive de s'écarter d'un chemin que l'on aurait pu imaginer tout tracé. Chacun des personnages qui composent cette errance d'une tristesse absolue offrant une vraie identité, une singulière présence, loin des archétypes et des discours dénonciateurs. 

Trois hommes dont deux bisexuels - du moins, en apparence - vont ainsi se croiser, Jiang Cheng, l'homosexuel assumé, faisant un peu figure de pivot dans cet ensemble appelé tour à tour à s'aimer, puis à se perdre. Deux femmes, assez dissemblables en dépit de cette jalousie qu'elles ont en commun, complètent cette équipée amoureuse à trois qui se jouera par deux fois, dans des tonalités et sur des registres diamétralement opposés, à cette nuance près que l'issue, elle, se répétera très exactement pour se solder par une incapacité à faire un choix ou à accepter les compromis. Une impuissance sentimentale qui tranche avec la débauche d'expériences auxquelles se livrent les personnages, même si l'une comme l'autre se solde par le même désoeuvrement, les mêmes regrets. Peu de mots, des dialogues rares, et pourtant ils ne manquent pas, comme si seul le silence pouvait exprimer ce sentiment d'inachevé qui sourd du film. C'est davantage cette mélancolie du reste qu'exprime Nuits d'ivresse printanière, titre emprunté à Yu Dafu, un poète chinois des années 1930 et dont les vers ponctuent l'errance des protagonistes qu'une quelconque condamnation.   

Lou Ye n'en décrit pas moins une Chine où le travestissement est le seul rempart, l'unique « parade » pour vivre pleinement ses choix sexuels. Une manière néanmoins, même si elle passe par le déguisement, d'affirmer son individualité dans un pays où le poids de la collectivité est somme toute très étouffant voire asphyxiant. La légèreté du dispositif d'un côté, les déambulations déboussolées des personnages de l'autre, permettent d'ailleurs au cinéaste de nous offrir de très belles images du quotidien chinois : ses ateliers de contrefaçons clandestins - on y revient toujours -, ses restaurants-cantines qui bordent les rues de Nankin, la ville où Nuits d'ivresse printanière a été tourné, ses boîtes de nuit pour travestis, ses cours de danse en plein air au détour d'un jardin public, ses enseignes qui, pour être incompréhensibles à nos yeux d'occidentaux, n'en restent pas moins extrêmement photogéniques. Autant de moments volés qui, en s'ajoutant aux étreintes elles-mêmes volées, élèvent définitivement la gueule de bois au rang de composante essentielle de leurs existences. 


Commentaires
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